Côte à côte

Paysage et figure

Page de livre ancien

Petite rencontre entre ami-e-s

Sexe fleuri

Tout autour

Offrandes

Avec toi, paysage

Avec toi, amour

Paysage brûlé

Eden ville

Avec les mots des autres

Brioches hommage à St Agathe

Round baller

Confinement#1, les gants

Les mains de Marie

À 4 mains

Alice

Autoportrait

Avec les mots des autres

Série de collages et peintures, avec les mots coupés dans les livres que j’aime.

Océan mer – collage, gouache, feuille d’arbre, 14 x 20,5 cm et 14 x 17 cm – Sète, novembre 2020.

Océan mer – collage, gouache, 14 x 17 cm – Sète, novembre 2020.

Imagine un corps, avec les mots de Marie – gouache et dessin au carbone sur papier – 65 x 25 cm – 2020

Imagine un corps texte de Marie Viguier
Avec les corps, le beau, c’est qu’il n’y en a jamais un tout à fait identique à l’autre. Il y a toujours ce grain, cette fossette là ou cette cicatrice, ce poil hirsute, cette déclinaison d’une chute de rein, d’une courbure de sein, un ourlet de peau, un renflement ici ou un creux là, une rougeur intermittente, une brulure zébrée ou une entaille vive. Imagine maintenant un corps coupé en deux. Non, rien à voir avec le tour de passepasse du magicien qui sépare les jambes du tronc, la coupe ici est verticale et imaginaire. Une unique transversale court depuis le haut du crâne jusqu’au sexe en passant par l’ail du nez, tranche le cou, départage de chaque côté́ un oeil, une oreille, un sein, une jambe. Corps droit devant Corps gauche. D’un côté, règne le silence des organes ; de l’autre, se réveille une douleur acide, lancinante et ininterrompue. Cette onde unique circule en intraveineuse comme un peu de supplément d’existence. La douleur comme capacité́ folle de faire réverbérer un corps. Mais que peut bien foutre un organisme dans une telle situation ? Il essaie de faire la part des choses et c’est peut être là son tort que d’avoir pris l’expression au pied de la lettre.

Puissant fond, avec les mots de Marie – gouache et dessin au carbone sur papier – 65 x 25 cm – 2020

Puissant fond texte de Marie Viguier
Elle n’habite pas loin du puits du village. Ce puits n’est plus en activité depuis des années mais la construction en pierre, le seau suspendu et la structure métallique persistent. Un matin, elle croise une vieille dame qui lui explique comment, avant, on puisait de l’eau. On défaisait la corde que l’on laissait coulisser jusqu’à ce que le seau frappe le fond. Avant, le puits rejoignait la source, le seau rapportait l’eau et les mains tractaient l’eau jusqu’en haut. Aujourd’hui, il n’y a plus d’eau, explique-t-elle. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. La sécheresse a emporté toute trace d’humidité. L’effet de l’air a asséché les parois. Mais déjà, la vieille dame au tablier fleuri s’en va. La fille reste. Son regard se penche vers l’ouverture infinie. Il serait tentant d’y plonger toute entière.
C’est peut-être toujours la même histoire
Une histoire de femmes
Une histoire de solitude
Une histoire de violence et de création
Elle se dit qu’il faudrait déplier l’anatomie, tracer les routes du corps. Elle ouvrirait
mentalement chaque circulation, chaque bulbe de chair, chaque battement, chaque contraction.
L’écorchée vive serait le nouveau projet. Elle revoit ces lapins qu’il faut dépecer de leur peau.
On fait une entaille, là-haut, puis la main sépare la peau des chairs. Elle en appelle à la même opération mentale. Abstraire la peau, décrire les passages, faire la cartographie des vides et des pleins.
Pour le moment, une seule pensée persiste : faire trinquer la tasse de thé contre le mur. Elle
tient la tasse dans sa main. Elle pense qu’elle pourrait frapper si fort contre le mur qu’elle
s’ébrècherait en mille morceaux. La main s’ouvrirait et saignerait.
UNE TASSE BALANCÉE CONTRE LE MUR
Elle voit le mouvement
Elle voit le projectile s’écraser contre le mur
Elle voit la rapidité du geste
Et ensuite ?
Le temps retombe et s’installe un a-quoi-bon pendant que les dégoulinures continuent,
imperceptiblement, de couler.
Elle se lève. Elle a soudain une idée. En vitesse, elle enfile de quoi se couvrir et se rend jusqu’au
magasin de bricolage le plus proche. Elle choisit une pile d’assiettes, il y en a au moins une
centaine. Elles sont blanches avec des liserés dorés sur les bords. Quel travail de décoration !
Finement ouvragé ! Imaginez le temps qu’il a fallu !
Une fois les assiettes ramassées, elle les ramène à la maison. La violence bat encore dans ses
tempes. La respiration s’accélère et son sang ne fait qu’un tour, comme dans un circuit de
Formule 1. Elle entend le bruit aux détours des virages – ça provoque des vertiges. Une fois
rentrée, elle se saisit de la première assiette et la lance comme un boomerang contre la paroi de
la maison. Un bruit sourd et net retentit et l’assiette tombe en morceaux. Elle respire. Elle
attrape l’assiette suivante et la ballarde ; puis une troisième, une quatrième ; deux, trois, quatre à la fois, une dans chaque main. Essoufflée, elle s’arrête quelques instants. Elle lorgne le reste de la pile qu’elle vient ensuite enlacer de ses bras. Elle la porte jusqu’au puits, jette un oeil pardessus le rebord, tend les deux bras et lâche la pile entière. Pendant un instant – rien – un silence d’une qualité rare. Le son du temps suspendu.
Et là, grand fracas
Les assiettes se heurtent les unes aux autres. Chaque assiette rend un son qui s’enchaîne à celui de celle qui précède et de celle qui vient. Elles forment un orchestre de bris de faïence, amplifié par l’effet de résonance du puits. La voix de toutes les assiettes chante d’un seul choeur. Tout va bien ? lance une tête sortie par sa fenêtre. Oui, elle répond, oui, tout va bien, tout va mieux, dit-elle. Ça a marché. Elle a entendu, elle a compris que les assiettes se brisaient. Une maison plus loin, une autre l’interpelle. Elle ouvre les fenêtres. Hé, rien de cassé ? ; et encore une autre, celle de la petite cabane dans le fond du chemin, qui sort sur le devant de la porte : c’est quoi ce boucan ? Et maintenant la vieille dame qui arrive au loin, lentement, très lentement, mais de façon déterminée.
Elles se parlent.
Elles s’inquiètent.
Elles se rejoignent.
Toutes sortent de chez elles, à moitié couvertes et finissant de s’encapuchonner. « Qu’est-ce
qui se passe ? », « Mais, vous avez entendu ? », « C’était quoi ce bruit ? ». Une par une, elles
la rejoignent autour du puits. Elles se mettent en cercle. Elles ne disent rien. Elles se penchent
vers le fond comme si elles étaient synchronisées depuis toujours pour faire ce même geste, au même moment et pour demander d’une même voix : « Que s’est-il passé ? ». La fille lève les yeux et les regarde. Elles insistent. Elles la regardent toutes. D’un seul coup, comme un corps unique battu aux mêmes habitudes, elles retournent chez elles.
La fille se retrouve alors seule devant ce puits et elle sent un vide se creuser et grandir en elle.
Comme si ce vide répétait le mouvement de ces femmes qui s’éloignent.
Soudain, elle entend un son qui vient en cadence. Elle croit à une hallucination ; mais non, ce sont les pas qui se rapprochent. Elles sont toutes à nouveau autour du puits. Chacune a ramené un objet. Aussi, elles reprennent le rituel : tendre le bras, libérer l’objet, le silence épais, la fêlure et le fracas. Elles ne parlent pas. Elles n’ont même plus besoin de mots pour coordonner cette chorégraphie atroce qu’elles connaissent si bien. C’est si naturel que c’en est effrayant.
Elles savent que gestes et paroles peuvent être minutieusement effacés. Or, de cet empêchement naît la possibilité d’un dépassement. Un geste qui a été étouffé ne se perfectionne jamais si bien que dans son empêchement même. Quand le geste part, il transperce ce qui l’a empêché et ce contre quoi il s’est aiguisé. Vous entendez ? Quand le geste, enfin, part, rien ne peut le retenir.
Un jour, ça cède.
Ce jour-là, elles se rejoignent à l’atelier de mosaïque. Elles ont sûrement dû faire la queue
pendant des heures pour obtenir une place. Mais, elles sont là. Les carreaux de faïences brillent dans les bacs de toutes les couleurs : bleu, ocre, chair, jaune, mauve, vert. Elles font voler les carreaux en éclat, explosent tous ces vases, les brisent pour les faire tenir à nouveau – autrement.
Briser ces vases pour les diffuser
Briser ces vases pour qu’ils résonnent encore
Briser ces vases pour qu’on les entende
Briser ces vases pour sertir le vide
Et, si nécessaire, briser encore ces vases, reprendre le rituel comme enfin, encore et toujours, on crie de vie.